07/04/2026
John Keats, Sonnets

À une dame entrevue quelques instants à Vauxhall
Cinq ans la mer du temps a lentement baissé,
Longues heures lissant du sable les reflux,
Depuis que je fus pris aux rets de ta beauté,
Et piégé par ta main dégantant ta peau nue.
Depuis je ne puis voir le ciel en son minuit,
Mais l’éclat de tes yeux qui brillent en ma mémoire ;
Je ne puis voir la rose et son doux coloris,
Mais volant vers ta joue mon âme qui s’égare.
Je ne puis plus aimer la fleur qui va éclore ;
Mais mon oreille aimante à tes lèvres rêvant
Et qui en guette un soupir amoureux, dévore
Ses douceurs en inversant le sens — éclipsant
D’un souvenir heureux tous mes autres délices,
C’est dans mes joies d’amour souffrance que tu glisses.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans
merci et des Odes, édition Miguel Egaña, Classiques
Garnier, 2026, p. 111.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : john keats, sonnets, poème amoureux |
Facebook |
19/08/2019
Étienne de la Boétie, Sonnet XXII

Quand tes yeux conquerans estonné je regarde,
J’y veois dedans à clair tout mon espoir escript ;
J’y veois dedans Amour luy mesme qui me rit,
Et m’y mostre, mignard, le bon heur qu’il me garde.
Mais, quand de te parler par fois je me hazarde,
C’ets lors que mon espoir desseiché se tarit ;
Et d’avouer jamais ton œil, qui me nourrit,
D’un seul mot de faveur, cruelle, tu n’as garde.
Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que je dis :
Ce sont ceux là, sans plus, à qui je me rendis.
Mon Dieu, quelle querelle en toi mesme se dresse,
Si ta bouche & tes yeux se veulent desmentir ?
Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les despartir,
Et que je prenne au mot de tes yeux la promesse.
Étienne de la Boétie, Sonnet XXII, dans Œuvres complètes,
Introduction, bibliographie et notes par Louis Desgraves,
Conseil Général de la Dordogne / William Blake and C°,
1991, II, p. 154.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : etienne de la boétie, sonnet xxii, poème amoureux |
Facebook |
04/05/2012
Jean Tardieu, Elle court de branche en branche, dans Margeries

Elle court de branche en branche
Bel ange mon cruel démon
je te l'ai dit je le redis
tu me fais vivre tu me tues
démon de délice, ange d'or,
tu me ravis, tu me dévores,
tu es la halte et le galop,
qui m'emporte jusqu'au délire
jusqu'à la fin de mon chemin
Feu follet flamme autant que femme
tu cours devant moi tu me tires
je te vois partout te poser
sur les visages sur les vitres
sur la neige sur les reflets
je te vois partout traverser
cette immense forêt qui bouge
des gens qui marchent dans la rue
oiseau qui cours de branche en branche
charme et supplice de mon âge
de mon désir et de ma soif
tu sautes d'instant en instant
tu me fais signe tu me parles
j'entends ton rire je m'approche
mais aussitôt tu te dérobes
pour te poser un peu plus loin
et toujours la chasse adorable
et toujours ton malin manège
m'aveugle et je vais à tâtons
dans cette nuit qui m'accompagne
cherchant ce corps qui n'est que flamme
que mes bras ne peuvent saisir
cette bouche qui fuit ma bouche
cette main frêle qui me tient
cette main tendre qui me traîne
dans l'étourdissement du rire
dans l'éblouissement du feu
dans l'abîme de mon destin.
Jean Tardieu, Margeries, Gallimard, 1986, p. 87-88.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Tardieu Jean | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean tardieu, margeries, poème amoureux |
Facebook |
12/01/2012
Théophile de Viau, Après m'avoir fait tant mourir

Sonnet
Au moins ai-je songé que je vous ai baisée,
Et bien que tout l'amour ne s'en soit pas allé,
Ce feu qui dans mes sens a doucement coulé,
Rend en quelque façon ma flamme rapaisée.
Après ce doux effort mon âme reposée
Peut rire du plaisir qu'elle vous a volé,
Et de tant de refus à demi consolé,
Je trouve désormais ma guérison aisée.
Mes sens déjà remis commencent à dormir,
Le sommeil qui deux nuits m'avait laissé gémir
Enfin dedans mes yeux vous fait quitter la place.
Et quoiqu'il soit si froid au jugement de tous,
Il a rompu pour moi son naturel de glace,
Et s'est montré plus chaud et plus humain que vous.
Sonnet
Je songeais que Phyllis des enfers revenue,
Belle comme elle était à la clarté du jour,
voulait que son fantôme encore fît l'amour
Et que comme Ixion1 j'embrassasse une nue.
Son ombre dans mon lit glissa toute nue
Et me dit : cher Tircis, me voici de retour,
Je n'ai fait qu'embellir en ce triste séjour
Où depuis ton départ le sort m'a retenue.
Je viens pour rebaiser le plus beau des Amants,
Je viens pour remourir dans tes embrassements.
Alors quand cette idole eut abusé ma flamme,
Elle me dit : Adieu, je m'en vais chez les morts,
Comme tu t'es vanté d'avoir foutu mon corps,
Tu te pourras vanter d'avoir foutu mon âme.
Théophile de Viau, Après m'avoir fait tant mourir, Œuvres choisies, édition présentée et établie par Jean-Pierre Chauveau, Poésie /Gallimard, 2002, p. 118 et 95.
1 Ixion, qui avait osé aimer Junon, fut éprouvé par Jupiter avec une nuée qui avait l'apparence de la déesse ; convaincu, grâce à ce stratagème, de sa culpabilité, Jupiter le foudroyé. [note de Jean-Pierre Chauveau]
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théophile de viau, sonnets, poème amoureux, xviième siècle |
Facebook |

