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04/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

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Ode à elle

 

Notre amour me point le cœur,

Je tremble pour toi et toi,

Je traverse la grand-peur

De te perdre toi et toi.

 

Mon bonheur risque la nuit

Au soleil de toi et toi.

Cendres vives ! quel ennui

Me serait sans toi et toi.

 

Est-ce bien sage ou bien fou

Que de prendre à toi et toi

Le baiser qui dira tout,

Silence, âme, et joie, et toi.

 

La fenêtre, fleur ou main

Ouverte grande par toi,

Tout peut en prison demain

Se changer pour moi sans toi.

 

Mais que dis-je, éternité ?

Je suis avec toi et toi,

Mourir n’a jamais été.

C’est qu’aux deux mondes je veille indivisible de toi.

 

Henri Pichette, Odes à chacun,

Gallimard, 1988, p. 45-46.

 

 

03/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

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Ode à la poésie

 

Le présent m’est donné

Tout l’œuvre me féconde,

Mon regard étonné

Découvre encor le monde.

 

Je chante la rondeur

De la Terre vivante ;

Je pose en profondeur

Chaque étoile rêvante ;

 

Je houle l’océan

Et je veine le marbre ;

La clef du ciel béant,

Je lui vois profil d’arbre ;

 

J’épanouis les fleurs

De rosées arrosées ;

J’arque les sept couleurs

Au soleil disposées :

 

Je lisse à vives eaux

L’algue ; je tisse l’herbe ;

J’inspire les oiseaux

Légataires du Verbe ;

 

Je rosis le pêcher ;

Je nuance la gamme ;

Je sculpte le rocher,

Tant qu’il soit corps de femme ;

 

Au niveau du vivier

Je recueille la bulle ;

J’argente l’olivier ;

J’aile la libellule :

 

[…]

Henri Pichette, Odes à chacun,

Gallimard, 1988, 86-88.

 

 

02/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

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         Ode à la neige

 

                  la

               légère

              candide

            capricieuse

         tourbillonnante

               ouatée

             poudreuse

         neige dont j’aime

                  la

             lente lente

                chute

 

                   *

 

par un jour de grisaille aux vapeurs violâtres

         ou quelquefois même (je l’ai vu)

              par un ciel de terre de Sienne

                             elle

                     papillonne blanc,

          plus blanc que les piérides blanches

                  qui volettent en avril

                  comme fiévreusement

         à moins que ce ne soit frileusement

                           autour

                          de roses

                       couleur d’âtre

 

Henri Pichette, Odes à chacun, Gallimard, 1988, np.

30/01/2024

Henri Pichette, Odes à chacun

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                        L’Ode à chacun

 

                  Soleil, ouvre grandes les Portes :

Ce monde est parsemé d’œuvres douces et fortes.

         Éclaire-moi, qui me veux illuminateur

   Tel un fou, tel un sage, oui, tel un créateur.

Que paroles du cœur vient le jour sur mes lèvres !

         Si j’ai, d’interminables nuits, tremblé

De perdre la flamme tandis que je suais la fièvre,

Jamais les champs ne m’ont apparu noirs de blé.

         J’ai vu la petite Aube sourire à l’Océan.

                  Je ne suis plus l’animal seul

               À se lamenter entre deux néants,

            Ni l’insane qui songe à déserter le sol.

                  Parmi les hommes à la peine

Je m’instruirai. Touché, je haïrai la haine.

   Je participerai plein de cœur aux efforts

    De la verte forêt toutes feuilles dehors.

L’espoir, voici l’espoir, le grave espoir lucide

Qui veut qu’âme, ombre et chair on se décide.

Ô prometteuses fleurs ! possibles fruits heureux !

         Que le sang vénéré provigne, généreux.

              Ô le travail de la contemplative prière,

                  Une rosée en larmes de lumière.

 

Henri Pichette, Odes à chacun, Gallimard, 1988, p. 9-10.

 

29/01/2024

Henri Pichette, Odes à chacun

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Ode aux trois règnes

 

                                    et à l’ami Gaston Miron

 

C’est la beauté simple exposée

    Par la bonté simple reçue,

    Le pré fin perlé de rosée,

    La virginale fleur conçue.

 

                  Ô roideur du lis

                      Impeccable !

Jaune ciment de propolis !

Manne d’érable vénérable !

Beau grain sous la pierre meulière !

Bon germe en terre hospitalière !

 

C’est un poussin du jour sur le fumier pailleux.

 

C’est par le trou d’un mur vieux

    Une musaraigne sui fait gille.

 

C’est le manège, la coquetterie

D’une pigeonne courtisée à flanc de tuile.

 

C’est quelque archipel, quelque théorie

De nénuphars blancs sur une onde coite.

 

C’est la couche d’herbe moite

Où sommeille en rond un serpent de verre

(…) 

Henri Pichette, Odes à chacun, Gallimard,

1988, p. 76-77.

 

04/12/2011

Henri Pichette, Odes à chacun

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                                Pichette par Antonin Artaud


                 L'ode à chacun

 

Je dirai le meunier, le forain, le tourneur,

Le mitron, le clown blanc, l'échevelé glaneur,

La foi du charbonnier au grand jour témoignée,

L'horticulteur fleuri, la coiffeuse orpeignée,

La trame de la vie aux doigts du tissutier,

Le ruban bleu de lune à l'avant du routier,

Le peintre qui respire au balcon de ses toiles,

l'infini matelot, le pilote aux étoiles,

Celui qui fait la pluie avec un arrosoir

Et l'autre le foyer reprendre à l'attisoir,

Le tombelier dos rond sous les averses drues,

Le salubre éboueur, le balayeur des rues,

Le cordonnier qui tient l'usure des chemins,

Le bateleur habile à marcher sur les mains,

L'ongle en deuil du typo qui désigne la faute,

L'éclusier qui caresse un rêve d'argonaute,

L'humble boulanger qui des pauvres fait la part,

Le vieux curé pour qui ce n'est jamais trop tard,

L'éleveur d'alevin sur l'eau d'un lac de combe,

Le calme jardinier qui met la terre en tombe,

L'empailleur d'animaux qui les veut l'air vivants,

Le vivier au cri de cristal à tous vents,

L'agriculteur masqué s'escrimant aux abeilles,

La cueilleuse de cerises pendants d'oreilles,

Le fermier en haut lieu sur le foin engrangé,

La bonne qui babille au poupon frais langé,

[...]

L'obscur enlumineur les heures adornant,

Et le maître verrier qui d'en bas suit la pose

Des lumières dans la résille de la rose,

Ô librairie en fleurs ! Ô monde romancier !

Ô grand livre imprimé par le divin pressier !

Beau photographe d'art ! tireur subtil d'eaux-fortes !

Chimiste entre les serpentins et les retortes !

Nomenclateur sur les trois règnes incliné !

Frère zoologiste ! ô biologue-né !

Cosmosophe pétri de très vieille sapience

Et poète bordant le berceau de prescience !

Vous, savant avancé dans l'atome essentiel,

Astronome à l'orée admirable du ciel !

Yeux du soudeur à l'arc sous le pare-étincelles !

Ô temps que l'horloge prend avec ses brucelles !

Et celui-là, plus loin sitôt qu'il a bouclé

Le jour de la serrure et l'anneau de la clé.

 

Henri Pichette, Odes à chacun, Gallimard, 1988, p. 11 et 30.