12/06/2026
John Keats, Sonnets complets : recension

Les sonnets de Keats (1795-1821) sont dispersés dans son œuvre et, régulièrement, dans sa correspondance. Le genre, inscrit dans une longue tradition, lui convenait, lecteur amoureux notamment des sonnets de Shakespeare. La forme elle-même, par sa brièveté, était propre à satisfaire son goût pour rendre compte d’une émotion. Il a adopté dans une première période le sonnet à la française (2 quatrains + 2 tercets) avant de reprendre le modèle shakespearien (3 quatrains + 1 distique) ; les motifs en sont variés, on lit des sonnets en hommage à ceux qu’il admire, du passé (Homère, Chaucer, Spenser) ou vivants et parfois du cercle amical (Haydon, Hunt) et familial (les frères), des sonnets amoureux, moins nombreux ; d’autres ont pour motif la nature (Sur la mer, au Nil), quelques-uns abordent le domaine politique (À la paix), rendent compte d’une méditation (À la solitude, sur la mort) ou ne dédaignent pas un sujet plus léger (Au chat de Mme Reynold). Les 64 sonnets sont suivis d’un poème en quatrains, La Belle dame sans merci, et des 6 odes écrites par Keats en 1819 : Ode à Psyché, à un rossignol, sur une urne grecque, à la mélancolie, sur l’indolence, à l’automne.
Keats était nourri des œuvres du passé anglais, lointain, de Chaucer à Shakespeare et Spenser (La Reine des fées), et proche, qu’il s’agisse de Robert Burns (« grande ombre ») ou de Thomas Chatterton (1752-1770) qui se suicida à 18 ans (« Soudain ton matin clair / Se transforma en nuit »). Il lisait ses contemporains, son ami et mentor Hunt comme Wordsworth, Shelley ou Byron — ces deux derniers le méprisant parce que d’origine modeste — et connaissait d’autres littératures (Homère, Pétrarque, adaptant même, en douze vers, un sonnet de Ronsard). Le "Grand Tour" initiatique pour la connaissance des œuvres de l’Antiquité, notamment en Italie, qu’effectuaient écrivains comme artistes, a bien été entrepris par Keats mais s’il atteint Rome en novembre 1820 il y meurt de sa tuberculose le 23 février 1821. La Grèce et la Rome antiques sont constamment présentes dans toute l’œuvre, par leurs lieux et, surtout, le nom des dieux et déesses ; rêvées et écrites comme si les noms dans les poèmes leur conféraient une réalité, ainsi dans l’"Ode à Psyché" où il se propose de chanter les louanges de la déesse :
Sans doute ai-je rêvé ou bien mes yeux ouverts
Ont-ils vu aujourd’hui vraiment Psyché l’ailée ?
(…)
Oui, je serai ton prêtre et je t’élèverai
Un temple en mon esprit et ses vierges contrées
Le mythe de Psyché et Éros ne pouvait que plaire à Keats, écrivain de sonnets autour de l’amour, ses sonnets travaillant avec bonheur les lieux communs du genre. Il reprend le thème de l’amour pour une femme juste aperçue, amour soudain qui n’aura pas de suite tout en produisant la douleur de l’absence, « C’est de mes joies d’amour souffrance que tu glisses » — Baudelaire se souviendra du thème dans À une passante. C’est encore une vision classique donnée par le poète, qui serait heureux d’être couronné de lauriers et admiré mais qui prétend cependant qu’il abandonnerait cette reconnaissance pour l’amour, « rien ne vaudra jamais / La révérence due à vos souverains yeux ». Dans le domaine amoureux, faut-il attendre d’un poème qu’il expose ce qui est vécu ? Toute la sensualité de la relation désirée avec l’aimée peut y être exprimée, comme dans ce premier quatrain d’un sonnet :
Le jour a disparu, emportant ses plaisirs !
Suaves lèvres et voix, douce main, seins moelleux,
Souffle chaud, murmure léger, tendres soupirs,
Yeux brillants, forme accomplie, buste langoureux (…)
La venue de la nuit conduit à la séparation et ne reste que la vision de l’aimée emportée dans le sommeil. Classique encore l’association de l’amour et de la mort : la relation parfaite supposerait une fusion des vies du je-tu, manifestée par la confusion des souffles, faute de quoi mieux vaudrait disparaître, « Entendre le souffle de l’aimée, sur son sein / Et vivre ainsi toujours — ou sombrer dans la mort ». On relèverait bien d’autres passages sur l’obsession de la mort.
Ce qui permet aussi de vivre et reste toujours là, immobile, c’est la nature, dans tous ses aspects. La vie animale, par exemple, se manifeste toute l’année près de l’homme, visible l’été avec la sauterelle, audible l’hiver avec le grillon ; animaux et plantes les plus variés ont une place privilégiée dans les poèmes parce que leur existence est vue comme le « sommet de la jouissance humaine ». Quelles que soient les ombres de la vie, assure Keats, « Vous ne pourrez / Lever ma tête d’un lit frais d’herbes fleuries ». Lorsqu’il entreprend l’éloge du bleu, la couleur est associée au ciel, à l’océan, aux fleurs : harmonie de l’univers où tous les éléments se répondent, figures de l’ouverture qui s’opposent à l’étroitesse et aux chaos des villes, à leur noirceur. Dans la poétique de Keats, il est impossible de séparer la poésie et la nature, c’est-à-dire le vivant, et c’est pourquoi il faut selon lui écouter la voix des poètes, des artistes qui savent écouter la voix du monde et la restituer, tout comme l’« étrange rumeur » de l’océan dit « ce qui sera (…) dit ce qui n’est plus ».
Cette première version complète des 64 sonnets de Keats est traduite en alexandrins rimés, traduction justifiée par la volonté de suivre au plus près le texte anglais. D’autres éditeurs de sonnets ont adopté ce choix, parfois sans la rime ou, comme Yves Bonnefoy, ont préféré une adaptation plus souple en prose ; le lecteur peut apprécier les décisions du traducteur grâce à l’original en regard. Miguel Egaña introduit et commente chaque ensemble, accompagne sans excès sonnets et odes de notes ; sa bibliographie des éditions anglaises précède un large choix des études en anglais et en français. Une édition fort utile d’un romantique anglais insuffisamment lu en France au bénéfice de Shelley et Byron.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans merci et de Odes, édition de Miguel Egaña, Classiques Garnier, 2025, 29 €. Cette recension a été publiée dans Sitaudis le 4 mai 2026.
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08/04/2026
John Keats, Sonnets
Pourquoi ai-je ri ce soir ?
Pourquoi ai-je ri ce soir ? Nil ne le dira.
Aucun Dieu ou Démon aux réponses sévères,
Du ciel ou de l’enfer seul le mépris viendra.
C’est à mon cœur humain qu’alors je parle en frère :
Toi et moi, ô mon cœur ! sommes seuls et funèbres ;
Je dis : poorquoi ai-je ri ! Mortelle douleur !
Dois-je gémir encore, ô Ténèbres ! Ténèbres !
Et questionner en vain le Ciel, l’Enfer, le Cœur.
Pourquoi donc ai-je ri ? Mon être est en sursis,
Ma fantaisie l’exalte en volupté profonde,
Et pourtant je voudrais qu’il cesse en ce minuit,
Pour ne voir que lambeaux des oripeaux du monde.
Intenses sont Beauté, et Gloire et Poésie.
Plus intense est la mort, don suprême de la vie.
John Keats, Sonnets complets, suivis de La Belle
Dame sans merci et de Odes, traduction de Miguel
Egaña, Classiques Garnier, 2026, 29 €.
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07/04/2026
John Keats, Sonnets

À une dame entrevue quelques instants à Vauxhall
Cinq ans la mer du temps a lentement baissé,
Longues heures lissant du sable les reflux,
Depuis que je fus pris aux rets de ta beauté,
Et piégé par ta main dégantant ta peau nue.
Depuis je ne puis voir le ciel en son minuit,
Mais l’éclat de tes yeux qui brillent en ma mémoire ;
Je ne puis voir la rose et son doux coloris,
Mais volant vers ta joue mon âme qui s’égare.
Je ne puis plus aimer la fleur qui va éclore ;
Mais mon oreille aimante à tes lèvres rêvant
Et qui en guette un soupir amoureux, dévore
Ses douceurs en inversant le sens — éclipsant
D’un souvenir heureux tous mes autres délices,
C’est dans mes joies d’amour souffrance que tu glisses.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans
merci et des Odes, édition Miguel Egaña, Classiques
Garnier, 2026, p. 111.
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06/04/2026
John Keats, Sonnets

Sur la sauterelle et le grillon
La poésie de la terre ne meurt jamais :
Quand l’oiseau étourdi par le soleil ardent
Se cache sous l’arbre frais, une voix courant
Parmi les prés fauchés, saute de haie en haie ;
C’est la sauterelle — la première aux aguets
Pour s’enivrer d’été — jamais n’en finissant
Avec tous ses plaisirs ; car enfin se lassant,
Elle élit pour repos une herbe aux doux attraits.
La poésie de la terre ne peut cesser :
Quand par une triste nuit d’hiver, la gelée
A figé le silence, il dort de l’âtre un cri
Poussé par le grillon, qui monte en s’échauffant,
Et semble pour celui qui somnole à demi,
La sauterelle au loin dans les monts verdoyants.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle
Dame sans merci et des Odes, traduction Miguel
Egaña, Classiques Garnier, 2026, p. 79.
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05/04/2026
John Keats, Sonnets

Le jour a disparu, emportant ses plaisirs
Le jour a disparu, emportant ses plaisirs !
Suaves lèvres et voix douce main, sein moelleux,
Souffle chaud, murmure léger, tendres soupirs,
Yeux brillants, forme accomplie, buste langoureux.
Effacés cette fleur et ces charmes à naître
Effacée de mes yeux ta vue qui resplendit,
Effacée de mes bras la beauté de ton être,
Effacés voix, chaleur, blancheur et paradis.
Évanouis avant l’heure à la tombée du soir,
Quand l’obscur jour de fête — ou bien la nuit de fête —
De l’amour aux rideaux parfumés, dans le noir
Tisse un ténébreux voile aux voluptés secrètes.
Mais, comme j’ai bien lu son missel aujourd’hui,
Amour m’endormira, tant je jeûne et je prie.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans
merci et de Odes, édition bilingue de Miguel Egaña,
Classiques Garnier, 2025, p. 153.
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14/09/2022
John Keats, La poésie de la terre ne meurt jamais

Quand j’ai peur à l’idée que je pourrais cesser d’être...
Quand j’ai peur à l’idée que je pourrais cesser d’être
Avant que ma plume ait glané mon cerveau fourmillant,
Avant qu’une pile de livres, en caractères d’imprimerie,
Engrange le blé bien mûr comme de riches greniers ;
Quand je contemple, sur le visage étoilé de la nuit,
Les immenses symboles nuageux d’une noble idylle,
Et je me dis que je ne pourrai jamais vivre pour suivre
Leurs ombres, avec la main magique de la chance ;
Que je ne poserai jamais plus les yeux sur toi,
Ne connaîtrai jamais de plaisir dans le pouvoir féérique
De l’amour insouciant ! — puis sur la rive
Du vaste monde je me tiens seul, et je réfléchis
Jusqu’à ce qu’Amour et Renom sombrent dans le néant.
John Keats, La poésie de la terre ne meurt jamais, traduction
Cécile A. Holdban, Poesis, 2021, p. 91.
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