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05/05/2018

Guillaume Condello, Poètes au travail

Guillaume Condello, Poètes    au travail,

                                                         Poètes     au travail

 

C’est une évidence : on vit rarement de poésie et d’eau fraîche. Les poètes ne le sont au mieux qu’à mi-temps ; le reste du temps ils ont un travail. J’entends aussi bien un emploi salarié que la course aux résidences, lectures et autres bourses – un vrai travail, là aussi.

La poésie s’écrit dans les temps morts, dans les à-côtés. On pourrait faire la liste de tous les métiers des poètes : ressources humaines (Miller), diplomate (Saint-John Perse), service des messageries (Ponge), cheminot, entre autres (Kerouac), etc. Ce serait en soi tout un poème. On a l’impression qu’ils ont réussi « malgré » leurs conditions de travail. Puisqu’ils ne peuvent espérer vivre des recettes de la vente de leurs livres, les poètes sont condamnés à une sorte de condition secrète, à ne pouvoir faire leur vrai travail que dans l’ombre de leur métier officiel. 

Tentons l’hypothèse inverse : ce serait au contraire la confidentialité du tirage en poésie qui garantit la liberté de l’auteur. Après tout, ne pas être dépendant de cette source de revenu rend le prolétaire un peu moins asservi au capital. Dans le Manifeste, Marx voyait déjà la poésie inféodée au capital. Les prolétaires sublimes n’ont pour seule solution tragique que d’aller au turbin, pour pouvoir écrire leurs petits poèmes le soir, dans les temps morts de la journée, ou au bureau, ou sur la route, n’importe où, quand on ne les voit pas. Travail au noir, dissimulé.

Et qu’on n’invoque pas ici ceux qui ont renoncé au travail pour se libérer de ses contraintes. La bohème, d’ailleurs souvent fantasmée, n’est qu’un autre nom pour dire les contraintes (de frugalité, notamment) auxquelles on accepte de se soumettre, pour se libérer d’autres. A commencer par le travail.

Libération, donc, du temps et de l’espace, là où il se trouve. Liberté sous contrainte.

Et pourtant le poète travaille tout le temps. Barthes se moquait de cette image de l’intellectuel, photographié sur la plage, en train de lire, ou de prendre des notes une pipe à la bouche, pendant que les autres nagent et bronzent, vivent insouciants. Mais, à bien y réfléchir, ce qu’il y a de faux dans cette image du poète (accaparons-nous le titre d’intellectuels pour instant si vous le voulez bien), c’est l’idée qu’il produirait tout le temps. La production n’est que la diastole du travail poétique – l’expérience, sur le mode particulier du poète, un pied dans la vie, un pied dans le langage, la tête ailleurs, en est la systole. Dewey nous l’a bien rappelé, l’art est avant tout une expérience – celle du spectateur, certes, mais celle de l’auteur, surtout, mise en forme et élaborée pendant la phase de « production ».

Le texte, en latin, c’est du tissu. Sur le métier, la navette va et vient, entre l’expérience et le texte, croisant le fil de chaîne, vertical, du travail d’écriture. Le poème est donc une expérience travaillée, et donc mise en forme, a posteriori. Mais c’est aussi la mise en forme de l’expérience a priori. C’est la mise en place d’une sorte de boucle rétroactive, si l’on veut. Le travail sert à boucler la boucle. C’est sans doute comme ça qu’il faut comprendre la fameuse idée que l’on écrit pour savoir pourquoi on écrit : c’est que l’écriture est le moment, proprement, de l’élaboration de l’expérience, passée et à venir. C’est l’expérience en travail, grosse d’elle-même, qu’il faut accoucher – que ce travail commence sur un bureau, ou bien sur un bout de carnet dans le bus, en urgence, vitale. C’est aussi pour ça que le travail d’un poète évolue sans cesse, puisqu’il est en constant devenir – tant qu’il peut encore trouver le temps de vivre des expériences, et de les élaborer.

On dit parfois que la contrainte libère – quand elle est formelle. C’est sans doute vrai aussi des contraintes matérielles (liées à l’organisation des activités dans l’espace et le temps), et surtout dans la mesure où elles ne sont pas voulues. Parce que les contraintes que l’on décide de s’imposer (par exemple, le sonnet, le tanka, etc.), ça ne contraint qu’autant qu’on le veut bien – ça ne contraint donc pas vraiment. L’équilibre est sans doute compliqué à trouver entre les contraintes qui empêchent véritablement et absolument de travailler, et celles qui peuvent servir de tuteur.

Pour ça, le poète met en place des espace-temps. Disposition de la pièce pour écrire. Assis ou debout (Woolf par exemple), allongé (Joyce), en marchant (Wallace Stevens), ou à cheval (Duns Scott, parait-il). Papier, machine, ordinateur, tel ou tel logiciel plutôt que tel autre, etc. Rituels et exorcismes, chacun les siens. Tous ces aspects du travail sont importants. Ils manifestent l’importance du corps au travail. Ecrire est d’abord un geste qui se fait avec le corps (même au dictaphone). Il faut lui donner des dimensions, des coordonnées – c’est dans ces rituels qu’on peut les y calculer. Mais étrangement, on n’a pas encore trouvé des constantes transposables. On attend toujours le Discours de la méthode (pour bien guider son imagination et trouver la beauté en poésie).

Autrement dit : on est face à un artisanat sans métier. On n’a que des dispositifs singuliers. Des théories, des mises en forme au carré de l’expérience, oui : mise en forme de l’expérience de travail (diastole). Poésie de la poésie. Mais pas de C.A.P poésie. Il y a pourtant, depuis quelques années, des ateliers de création littéraire, venus des pays anglo-saxons (ateliers de creative writing), où l’on pourrait s’essayer à la transmission du métier. Dans Le cours de Pise, Hocquard est assez critique à ce sujet. Apprendre le métier d’écrire, ce serait le réduire à des recettes faciles, qui nous feraient passer à côté de ce qu’est réellement un poème. Peut-être. Il y a aussi, comme il le rappelle lui-même, des réussites. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs : les techniques d’écriture peuvent bien s’étudier, se transmettre, se maîtriser (sans compter le problème de leur invention), on ne parle alors que de la moitié du travail de l’écrivain. On n’apprend pas le métier de vivre.

 

Guillaume Condello, Poètes    au travail, édito du n° 8 de la revue numérique Catastrophes, Mai 2018.

17/03/2018

Catastrophes, revue numérique de poésie

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   Contrairement à ce que l’on pourrait penser, très peu de revues exclusivement, ou presque, consacrées à la publication de poèmes sont publiées sur internet, comme par exemple, ce qui reste. Catastrophes, depuis octobre, a fait ce pari : pas de notes de lecture, pas de commentaires, seulement un éditorial en accord avec le titre retenu pour chaque livraison : "Octobre 17", "Zombies ou fantômes", "Noël au ball-trap", "Hautes résolutions", "L’esprit du bas". Chaque fois, les textes sont regroupés en ensembles dont la désignation n’est pas faite, volontairement, pour orienter le lecteur, mais participe de l’esprit de la revue ; qu’on en juge : pour le premier numéro, "Boum", "Tilt", "Shebam", "Dring", "Wizzzz", pour le dernier, "fous", "lubriques", "cornards", "bateleurs". De plus, des poèmes publiés en feuilleton passent dans des rubriques différentes d’un mois à l’autre.

   Pour l’esprit, il y a d’abord le titre, qu’on peut lire comme une provocation dans notre monde en crise — tout comme le logo de la revue (en tête de cet article) — ; mais "catastrophes" est au pluriel, et c’est un « pluriel optimiste » : pour paraphraser les responsables de la revue, l’écriture doit pouvoir bouleverser le cours des choses et créer en même temps, dans la voix, autre chose. Relisons la fin de l’éditorial de la première livraison, il y a à l’œuvre « un puissant désir de tout recommencer. (…) Comme si l’on reparlait, enfin, après la catastrophe. Comme si tout était à construire de nouveau. Comme si c’était Octobre 17. »

   On pourra estimer le projet trop ambitieux, on peut aussi penser qu’il est nécessaire. Est bienvenue une revue de création qui « s’intéresse à toutes les voix », pour laquelle la poésie n’est pas exsangue, mais bien au contraire vivante, inventive, comme le prouvent l’abondance des éditions, la quantité de lectures publiques et de manifestations, le nombre de revues critiques sur internet — répétons avec Catastrophes qu’internet est un moyen qui facilite l’expérimentation. Dans toutes les directions : l’éditorial du n° 5, le dernier paru, souligne que « La poésie fait parler le corps de la langue, pas seulement la tête. Son corps qui jouit, mange, défèque, gonfle risiblement jusqu’à accoucher d’un renouvellement du temps. » Lisons encore une autre proposition, avec laquelle il serait difficile de ne pas être d’accord, pour dire ce qu’est le poème — de Nerval ou de Michaux, d’Emily Dickinson ou de Rose Ausländer : il « relève la part d’inconnu qu’il y a dans les choses », il est toujours du côté de « l’indécidable ».

   Pour mener à bien ce projet, trois écrivains, Laurent Albarracin, Guillaume Condello et Pierre Vinclair travaillent ensemble, retiennent les textes et en sollicitent, choisissent les illustrations, toujours superbes (une pour chaque poème publié). Ils traduisent aussi : G. C., l’anglais, P. V., l’anglais, notamment celui de Singapour. Catastrophes est évidemment une revue ouverte à toutes les langues et, dans ces premiers numéros, le lecteur relira Gabriela Mistral (Chili), découvrira Leónidas Lamborghini (Argentine) et plusieurs poètes des États-Unis de la nouvelle génération (Leslie Harrison, Alan R. Shapiro, Muriel Rukeyser, Solmaz Sharif ). Mahomet, un essai d’Eliot Weinberger, écrivain d’une autre génération (né en 1949), n’était pas traduit, pas plus que Pound pour The Classic Anthology Defined by Confucius, dont la traduction par Auxeméry1 est accompagnée par celle de Pierre Vinclair du Shijing, anthologie de poésie chinoise d’avant notre ère. Auxeméry enrichit sa traduction d’une étude ("L’invention de la lumière ") sur la lecture du chinois par Pound, étude qui éclaire aussi la lecture que l’on peut faire des Cantos et, également, ce qu’est l’acte de traduire, « à la fois se ressembler et se rassembler. Devenir soi, le même de soi, dans le miroir, par l’entremise du miroir exigeant de l’autre en sa diversité. » Pierre Vinclair donne à lire des poètes de Singapour tout à fait inconnus en France (Christiane Cia, Madeleine Lee, Joshua Ip) et, en feuilleton, Claire Tching a entrepris de rassembler des poèmes souvent en français à Singapour ("La poésie française à Singapour"), le plus souvent par des inconnus.

   Il faut reprendre l’ensemble des numéros parus pour voir en quoi Catastrophes, comme je l’ai noté, est une revue de découverte et de création. Outre la traduction de textes inédits en français, outre des poèmes des responsables de la revue, le lecteur rencontrera une "épopée papoue" en tercets de Florence Pazzottu et un poème en prose de Fabrice Caravaca, des sonnets (rimés) de Christian Prigent et un long poème — annoncé de 260 pages — signé Pierre Lenchepé2 et Ivar Ch’Vavar, Serge Airoldi et Alexander Dickow, les échanges de Julia Lepère et Fanny Garin, etc. Sans omettre une discussion entre Laurent Albarracin et Pierre Vinclair à propos de la haine de la poésie : à lire leurs livres, ils s’accordent sur le fait qu’on peut lire dans cette formulation de Bataille le fait que le poème « va dire enfin ce qui est, et qui ne peut être dit autrement » (P. Vinclair), que « la poésie mène du connu vers l’inconnu » (Bataille, Œuvres complètes, V, p. 158)

   Catastrophes est mis en ligne chaque mois, mais il est bon de s’abonner : les contributions arriveront dans votre boîte avant d'être réunies : revuecatastrophes.wordpress@com

 

  1. Auxeméry a publié récemment un recueil de poèmes, Failles /traces (Flammarion, 2017).
  2. enchepé, en Picard, signifie « maladroit » — ce qui s’applique mal à Ivar Ch’Vavar…

Catastrophes, revue numérique de poésie, février 2018, n° 5, np.

Cette note de lecture a été publiée sur Sitaudis le 9 février 2018.