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11/08/2015

Jean-Louis Giovannoni, Journal d'un veau

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Je n’ai pas honte de le dire : je ne veux pas que ma viande soit blanche. Je ne supporterais pas la moindre coloration interne. Tous ceux qui m’entourent ont beau faire les fiers-à-bras, les m’as-tu-vu, leur rêve secret, c’est l’immaculé de la chair. N’est-ce pas la seule façon de rendre hommage à nos maîtres ? Eux qui s’usent au travail pour nous permettre d’atteindre cette beauté : une viande blanche, ferme et légèrement rosée. Ce teint délicat fait ressortir la santé et la joie qui nous transportent. Comme le rose aux joues, si beau, si recherché sur le visage des petits d’homme. Moi, c’est dedans que je veux afficher cettesanté visible. La carnation du visage, nous la portons à même la chair, au plus profond. On nous désire pour cela. Il n’est pas facile de soutenir une telle constance. Un rien, le moindre faux pas alimentaire, et ce sont des jours d’efforts, de restriction avant de retrouver un visage de lait. Certains humains arrivent à une blancheur égale à la nôtre, mais est-ce vraiment naturel ?

 

Jean-Louis Giovannoni, Journal d’un veau, roman intérieur, éditions Léo Scheer, 2005, p. 23-24.

10/08/2015

Jean-Louis Giovannoni, Garder le mort

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On attend

depuis le premier jour

qu’on nous touche

le centre

 

Certains

ont voulu venir

mais n’ont pas été loin

 

Nous ne sommes peut-être pas

assez élastiques

 

                *

 

On ne se croise pas

 

Chacun son enveloppe

 

                 *

 

Il ne faut pas croire

les animaux

différents de nous

 

Ils attendent

qu’on leur mette les mains dedans

 

Il fait noir

au milieu de la viande

 

                 *

 

On ne caresse jamais

l’intérieur d’un corps

 

                  *

 

On pense

que quelqu’un viendra pour aider

à nous retenir

 

C’est une erreur

 

Le corps se sectionne dans le corps

 

Jean-Louis Giovannoni, Garder le mort,

éditions Unes, 1991, p. 9-13.

 

10/09/2014

Jean-Louis Giovannoni, Les mots sont des vêtements endormis : recension

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   Les mots sont des vêtements endormis a été publié en 1983 par Jean-Pierre Sintive, cette réédition est augmentée de fragments qu'avait conservés le fondateur des éditions Unes, d'inédits et d'une postface de l'auteur : on y apprend notamment comment était né cet ensemble. D'autres livres anciens ont été repris (1), le manuscrit des Voyages à Saint-Maur, longtemps resté dans un tiroir, a été édité cette année (chez Champ Vallon), et le lecteur peut maintenant suivre le parcours de ce poète qui s'est efforcé de restituer ce qu'est « la stupeur et l'incompréhension de vivre », comme l'écrit François Heusbourg dans sa préface.

 

   On pourrait lire bien des poèmes comme des aphorismes en les isolant, ainsi : « Nos mots ne sont que les préliminaires du silence », mais la concision ne vise pas à proposer une vérité et cet énoncé est lié à d'autres, tous se répondent et il n'y a rien de discontinu dans ce livre très homogène. La construction repose surtout sur la reprise de quelques motifs : le corps et sa difficulté à se situer dans l'espace. L'une des issues pour vivre son corps est de fuir dans le sommeil, et le rêve ; la relation du corps au réel est alors annulée, mais le réveil chaque fois rappelle la possibilité de la disparition définitive ; les mots qui, plus ou moins directement, évoquent la mort sont en effet abondants : chute, être emporté, se taire, s'effacer, mourir, sortie, absence, froid, silence, partir, vide, se tuer, etc. 

   Dans ce livre comme ceux qui suivent, le corps est un élément central, lié à l'absence, au vide («On s'agite parce que le vide nous entoure.) », et l'écriture tourne autour de ce qui apparaît énigme, la place du corps dans le monde des choses qui, lui, reste opaque et muet comme les pierres. Comme si le monde n'avait pas de présence suffisante, qu'il pouvait d'un seul coup s'annuler, d'où le sentiment  que les choses autour de soi peuvent s'évanouir : « C'est terrifiant de penser que l'on peut emporter le monde, juste en fermant les yeux. » et, ailleurs, « Bouge un tant soit peu, / et c'est un monde qui s'efface. » Rien ne peut être dit du corps, comme s'il était inatteignable, comme le visage, ce que figure l'image du mur comme miroir, qui ne renvoie rien. Il semble toujours opaque au point qu'il est difficile de se reconnaître « dans les reflets des vitrines ». Corps sans forme, que seuls les vêtements protègent, comme un sac, et quand la mort vient il se vide, retournant à quelque chose d'innommable, d'indistinct ; les mots ne suffisent pas pour le faire vivre, seulement aptes à décrire l'effondrement, « Toujours au bord de l'effondrement. . Au bord. ». Visage qui n'est là que « pour ne pas effrayer les autres. Pour cacher le trou dans lequel on vit » ; le vide toujours présent, autour de soi et en soi : Giovannoni écrit sa fascination devant un tableau de Nicolas de Staël, Les toits, qui donne à voir « le bord du vide ». Que reste-t-il ? Une extrême difficulté à se situer dans l'espace du dehors, autant qu'à vivre le dedans, dans l'isolement, sans pouvoir faire un mouvement suffisant vers l'autre, « Les mots n'ouvrent pas assez ».

   Au fil du temps Giovannoni a laissé la forme très brève des premiers textes, le travail de la langue s'est transformé, la prose alterne avec le poème, mais c'est toujours le corps et son espace qui demeurent au centre de tous les écrits et la certitude que l'« On vit toujours à côté ». Dans un texte récent, "Ce que l'immobile tient pour geste", poème écrit dans le livre consacré au peintre Pastor (Les apparitions de la matière, éditions Unes, 2013), est fortement marquée l'indécision quant à ce que peut être le moi : « On croit vivre toute sa vie avec soi-même / Alors que chacun de nos gestes / Est la demeure de ce qui ne peut être atteint. » C'est une indécision analogue que figurait le corps divisé ("Jean" et "Louis") dans S'emparer (2007). Est-il un lieu à trouver ? pour répondre on retourne au "peut-être" de Ce lieu que les pierres regardent : « Ce vide / que tu sens au fond de toi / peut-être / est-ce là / ton seul lieu ».

 

Jean-Louis Giovannoni, Les mots sont des vêtements endormis, éditions Unes, 2014.

 

 

______________________________

1. Dans Ce lieu que les pierres regardent, éditions Lettres vives, 2009.

24/08/2014

Jean-Louis Giovannoni, Les mots sont des vêtements endormis

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Je me regarde sans cesse dans les reflets des vitrines, je me surveille. Toujours cette peur de me perdre.

 

On court, on s'agite, rien que pour faire croire que l'on connaît la sortie.

 

Sous ces traits, ce visage à jamais tourné vers lui-même que seuls les murs savent refléter.

 

Bouge un tant soit peu,

et c'est un monde qui s'efface.

 

Ce besoin de toujours traîner un corps dans ses rêves.

 

Tu regardes l'espace : tu penses aux oiseaux. Et lorsque tu t'agites ce ne sont que tes membres que tu agites.

 

Chaque matin, une force bestiale me pousse à revenir, à émerger.

 

C'est terrifiant de penser que l'on peut emporter le monde, juste en fermant les yeux.

 

Que veut-on tuer lorsqu'on se tue ?

 

Ce sont nos vêtements qui nous donnent corps — sans ça tout s'effondrerait.

 

Pourquoi faudrait-il qu'on soit sauvé et pas ce chat, ce cendrier... ?

 

Jean-Louis Giovannoni, Les mots sont des vêtements endormis, éditons Unes, 2014, p. 14, 15, 16, 19, 20, 21, 23, 24, 27, 31, 35.

28/02/2014

Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour

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   La convocation

 

Ici

On convoque.

 

Ici

Enfin la multitude

Se tient.

 

Combien sont serrés

Dans les rangs

 

Dans la meute.

 

Silence

 

Et cris figés

Dedans.

 

Incapables de monter...

 

Surface.

Bord ultime

Avant poussées

Et déferlement.

 

Tout ce silence

Bruissant sous la clôture.

 

Couvercle dessus

Pour empêcher.

 

Transpire

Bouge

Dois tenir

Parmi.

 

Objets aussi

Sont multitudes

À l'orée

Sans mouvement.

 

Lieu ferme.

 

Bouche avec corps

Chiffons.

 

Ne dois pas

Ne dois pas.

 

Peuple du devant

En lisière.

 

Respire

Une fois sur deux.

 

Pour eux

Soustraits

 

Hors souffle.

 

Sous cette peau tendue.

 

Qui contient

Et retient.

 

Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour,

éditions Unes, 2013, p. 43-44.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

22/09/2013

Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour

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                          Chantonner contre la peur

 

                                                             à Rachel Erlich-Giovannoni

 

On naît étrangement à la poésie.

 

On contemple des couchers de soleil, le bord des roses, la venue des formes aimées.

 

On fait ce doit faire un poète : se placer devant le monde, dans les livres et les poèmes des autres, des petits signes, un endroit pour l'affût.

 

On essaie de bouger, de vivre comme ses aînés, de mettre ses pieds dans leurs chaussures, d'habiter les vêtements qu'ils nous ont laissés ; de copier leurs postures.

 

On se dit qu'avec tout cela, on finira bien par toucher son dû, le fruit de ses efforts, qu'à force de fidélité, de services rendus à toute cette beauté, on recevra en retour un paquet de mots, de quoi faire la route.

 

Et puis, un jour, c'est un linge empêtré dans la glaise, le cadavre d'une bête ouverte qui nous fait monter dans la bouche notre première poussée de mots.

 

Le linge entre. Tire en nous. Cherche la plaie où loger et croître.

 

« Et si l'on est heureux que la terre, partout

Soit pareille et colle »

 

On croyait qu'écrire convoquait les choses dans l'ordre, chacune selon son rang, son numéro d'appel. On croyait qu'en séparant le noyau de son fruit on éviterait toute atteinte et que seule la beauté entrerait dans nos mots.

 

Un jour quelqu'un a écrit : « Durci de matière », « Ils ont dit oui /A la pourriture », et encore : « Le linge n'est pas / Ce qui pourrit le plus vite. »

 

Et c'est là, contre toute attente, que l'on a touché ses premiers mots, que l'on a fait sa première ponte.

 

C'est là que l'on a découvert son assise. Sa terre.

 

 

 Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour, éditons Unes, 2013, p. 9-10.

07/07/2013

Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour — éditions Unes (3)

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   Ici n'est pas tenu

 

                                        à Christine Oleksak

 

On ne saisit pas l'horizon

Le bord des ciels.

L'envol se fait — à l'envers —

dans les bassins, les vasques.

 

Près de la matière

L'air semble plus libre.

 

Corps des contraires

 

Fait de peaux internées

Glissant l'une en l'autre.

 

Corps toujours tenu

Ceint dans sa propulsion

Comme balle cherchant

Où se nicher.

 

Eau palpée par des solides

En sait plus long

Que l'écoulement.

 

Résidence

Où l'on ne se tient pas.

 

Toujours soustrait

Plus qu'ajouté.

 

Jean-Louis Giovannoni, Issue deretour, éditions Unes,

2013, p. 67.

Les éditions Unes, fondées par Jean-Pierre Sintive

en 1981, ont été reprise par François Heusbourg en 2013.

20/05/2013

Jean-Louis Giovannoni, L'invention de l'espace

Jean-Louis Giovannoni, L'invention de l'espace, corps, lieu, dedans, dehors,

L'invention de l'espace

 

               I

 

Tout est un intérieur

et reste à jamais

cet intérieur.

 

Car rien ne doit sortir

de sa forme.

 

Rien ne doit se tenir

en dehors.

 

Rien ne doit se franchir

prendre corps

dans le corps des autres.

 

Aucun corps

n'a droit au corps

de ce qu'il n'est pas.

 

Toute chose

doit se tenir en elle-même.

 

Toute chose

doit se contenir

ne prendre que sa forme

n'occuper que sa place

n'être pas plus qu'elle ne doit.

 

Surtout

ne pas se détacher

du lieu

imparti à son corps.

 

Tout doit rester

ce qu'il est

et ne rien ajouter.

 

En ce monde

tout est déjà trop prononcé.

 

Tout est bien trop présent

trop au bord

toujours trop poussé

par l'envie de sortir

de prendre la place d'un autre

de gagner en volume

en surface

en espace

en oxygène.

 

Tout est un intérieur

et doit le rester.

 

Imaginez

l'espace

avec des choses

ne tenant pas leur intérieur.

 

Des choses

ne sachant plus

où se tient leur seuil

le côté à ne pas franchir.

 

Des choses toujours trop pleines

ne pouvant se soustraire.

 

Des choses

qui menacent de fracturer

de contaminer

l'espace.

 

Des choses

qui soumettraient

qui réduiraient les autres

par excès de corps

de présence.

 

Imaginez

tout ce monde

enfermé dans son corps

rêvant de proliférer

d'envahir

de pousser ailleurs

de se multiplier

dans le corps des autres

d'être au présent

de toute chose.

 

Tout ce monde

impatient

qui n'en peut plus

de se contenir

d'avoir son dedans

dans le dedans de l'espace

sans jamais pouvoir se dégager

sans jamais trouver la faille

le moindre passage

pour s'écouler ailleurs

s'infiltrer dans l'autre

et le faire sien.

 

[...]

 

Jean-Louis Giovannoni,  Ce lieu que les pierres regardent, suivi de Variations, Pas japonais, L'invention de l'espace, préface de Gisèle Berkman, Lettres vives, 2009, p. 147-154.

03/08/2011

Jean-Louis Giovannoni, Pas japonais

 

 

Jean-Louis Giovannoni, Pas japonais, écrireOn ne peut écrire qu'en perdant

le corps de ce que l'on nomme.

 

Tu parles, tu écris pour que les choses

ne coïncident plus avec elles-mêmes.

 

On n'écrit pas pour donner aux choses une

place, on écrit pour faire de la place ;

pour que l'arbre ne vienne jamais dans son

nom et que la pierre se taise dans ce qui la

désigne.

 

Écrire, c'est apporter de l'eau à une source

pour qu'elle découvre sa soif.

 

Écrire, c'est appeler, appeler surtout pour

que rien ne vienne.

 

Tu parles, tu écris pour ne pas perdre pied,

pour te tenir dans la distance de

toute chose.

 

Comment continuer à écrire en sachant

qu'aucun mot ne peut contenir le corps

de ce qu'il nomme.

 

Écrire, c'est chercher sans cesse un point d'appui.

 

Écrire, pour lire sa voix dans la voix

des autres.

 

Peut-être que nos mots sont la seule

terre où l'on peut s'établir ?

 

Écrire, c'est se tenir à côté de ce qui

se tait.

 

Écrire, c'est maintenir l'appel,

n'être que le lieu de cet appel.

 

 

 

Jean-Louis Giovannoni, Pas japonais, dans Ce lieu que les pierres regardent, suivi de Variations, Pas japonais, L'Invention de l'espace, préface de Gisèle Berkman, éditions Lettres vives, 2009 (Pas japonais avait été publié en 1992, éditions Unes), p. 93, 95, 95, 96, 96, 98, 100, 100, 101, 103, 104, 106.